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Kent : « Je lutte en permanence contre mon pessimisme »

Après quatre ans d’absence entrecoupés d’un livre et d’une émission sur France Inter, Kent revient avec La Grande Illusion, son 18ème album. Ce disque, plus pop que le précédent piano-voix, marque les quarante ans de carrière de l’ex-leader du groupe Starshooter. Rock Made in France l’a rencontré à l’occasion de sa tournée hivernale.

Quatre ans séparent Le Temps de Âmes (2013) de La Grande Illusion
Kent : Oui. C’est à la fois long et court. La raison est avant tout économique. Les disques se vendent beaucoup moins qu’auparavant. Personne ne rentre dans ses frais. Label ou producteur indépendant doivent à chaque fois partir à la recherche de financements. Ça prend du temps.

Chacun de vos albums est-il davantage le témoignage d’une époque ou celui d’une période de votre vie ?
Kent : Ma vie personnelle n’est pas étanche à l’époque. Les circonstances m’altèrent et me nourrissent. Selon l’humeur, mon écriture est tournée sur moi-même, ou bien ouverte au monde et en témoigne. J’essaie cependant de rendre chaque fois le propos universel. Une chanson doit parler à tout le monde.

Comment fait-on pour se renouveler à l’écriture d’un 18ème album après 40 ans de carrière ?
Kent : On rature, on jette les redites, on casse les automatismes, on va chercher ailleurs. Il faut être curieux de ce qui ne nous est pas évident de prime abord. C’est tout sauf facile. Mais au moins le cerveau ne s’encroûte pas.

D’ordinaire, dites-vous, c’est une rencontre qui génère la mise en œuvre d’un album. Quelle est-elle pour La Grande Illusion ?
Kent : C’est la rencontre avec David Sztanke (Tahiti Boy) qui a généré la mise en œuvre de l’album. J’avais la matière, mais pas la motivation. Nous avons joué ensemble un soir, j’ai aimé son approche de la musique et son ouverture d’esprit. Je lui ai demandé s’il serait partant pour réaliser mon prochain disque. Il a spontanément dit oui. On a discuté du projet. J’ai vu lesquelles de mes nouvelles chansons nous pouvions travailler ensembles et elles m’ont servi de base pour en écrire d’autres. Sans lui, ce disque aurait été fort différent. Peut-être même ne serais-je pas entré en studio.

« Tu ressembles à une photo de vacances, un horizon dans le regard… » Ainsi commence La Grande Illusion. L’image engage un certain optimisme. Etes-vous plutôt satisfait des choses, ou maussade et défaitiste ?
Kent : Je lutte en permanence contre mon pessimisme et le cynisme qui parfois en découle. Je n’ai cependant aucun goût particulier pour l’optimisme qui fait croire que tout s’arrange toujours. Ce sont ceux qui craignent le pire qui font qu’on l’évite.

Quel est votre processus de création ?
Kent : Je m’en remets de plus en plus aux accidents fortuits. Deux mots qui se rencontrent, une phrase hors contexte… Idem pour la musique, oser les doigts au hasard sur la guitare, enchaîner deux accords improbables… J’évite de partir d’un thème ou de ce que je maîtrise. De toute manière, mes obsessions me ramènent toujours à mes sujets de prédilection. En revanche, le chemin pour y parvenir est nouveau.

Un artiste absorbe l’instant, mais vos chansons paraissent moins proches de l’actualité qu’auparavant…
Kent : L’actualité, ce sont des ronds dans l’eau. En surface, l’œil perçoit des mouvements, mais dans le fond, c’est toujours la même chose. J’essaie de prendre de la hauteur, du recul. Je me sens désormais davantage intéressé par la nature humaine. Quand j’écris Chagrin d’honneur, par exemple, j’évite le mot Burn out qui est pourtant le thème de la chanson. C’est un mot gadget qui passera de mode. Mais le mal qu’il désigne persistera. Comme le mot prolétaire qui tombe en désuétude et disparaît du langage politique. Pourtant les citoyens qu’il définit existent toujours.

Je vous cite : « Les souvenirs sont si puissants, mais ils deviennent bien différents dès que dérivent les sentiments. » Faites-vous plutôt dans l’affect ou, à l’inverse, dans le factuel ?
Kent : Le factuel est altéré par l’affect, c’est le propos de ces vers et de la chanson. L’idée que l’on se fait de soi, de nos convictions, de nos jugements est une projection de notre mémoire qui s’adapte en permanence à notre vécu. En clair, nos souvenirs nous mentent en fonction de nos états d’âme.

Vous évoquez souvent l’époque actuelle comme un monde de transition. Entre quoi et quoi se fait-elle selon-vous ?
Kent : Il est évident que l’on change d’époque. Le numérique, la manipulation génétique, à eux seuls sont une révolution en cours dont on ne connaît pas l’issue. Chaque jour, une limite est dépassée. Les lois, les nations, l’éthique cavalent derrière pour tenter d’en garder la maîtrise, mais c’est peine perdue. Ajoutons à cela le changement climatique, la démographie galopante, l’épuisement et la détérioration des ressources planétaires… C’est effrayant et passionnant à la fois.

Avez-vous des sujets tabous ?
Kent : Je ne crois pas. Je ne cherche pas non plus à les aborder à tout prix. J’écris sans savoir où les mots me mènent. Si je découvre qu’ils m’entraînent sur un sujet tabou, je le traite allusivement, poétiquement, j’essaie d’éviter les gros sabots pour en faire un cheval de Troie. Ainsi, les gens que le sujet rebute pourront l’apprécier en toute innocence. La chanson Au revoir, adieu, beaucoup l’ont prise pour une rupture amoureuse, alors qu’il n’est est rien. Les sujets tabous ont tôt fait de nous transformer en roquet ou en perroquet. Attention !

On a toujours une chanson favorite sur un album…
Kent : Pour l’instant, ma favorite de La Grande Illusion est Éparpillé. Tout y est tel que je le souhaitais, l’économie de mots, le balancement funky, le détachement. C’est un bon autoportrait.

Le disque se termine sur L’Heure des Adieux, qui est paradoxalement une chanson très optimiste.  « Un au-delà bien au-delà des croyances / Un dénouement dans le trépas de cette existence… / J’espère trouver mieux ». Quelle est l’idée de ce mieux ?
Kent : Mon imagination est alimentée par les expériences de mort imminente. Ces gens qui se réveillent après un « voyage » sont à jamais chamboulés. En supposant que leur vision ne dure que les ultimes secondes de vie à trépas, et qu’ensuite il n’y ait plus rien, juste le néant, c’est déjà magnifique. Le néant n’est pas à redouter. Puisqu’il n’y a rien on n’y sera pas non plus. Quant à l’enfer et au paradis, ce sont des produits d’appel religieux. Rien d’autre.

De quel artiste de la nouvelle génération vous sentez-vous le plus proche ?
Kent : J’aime beaucoup l’écriture d’Alex Beaupain. Je ne me sens pas proche de sa musique, mais de ces mots et de son angle de vue. Musicalement, le dernier album de Katel m’impressionne. Je me sens en connivence avec elle, or nous sommes très éloignés. C’est étrange ! Et quand je vois Radio Elvis sur scène, ils me donnent envie de continuer à monter sur les planches. C’est pourquoi j’ai invité ces trois artistes à mon concert du café de la Danse où je fêtais mes 40 ans de carrière. À leur insu, je leur dois d’être encore là.

Vous avez flirté avec la BD. Il s’en vend aujourd’hui davantage que de disques. Envisagez-vous y revenir ?
C’est une très bonne idée ! (Rires) Je n’avais pas envisagé ce point de vue ! Plaisanterie mise à part, oui, je vais y revenir. Si je n’ai rien fait depuis L’Homme de Mars (2008), c’est que je n’ai rien trouvé d’excitant à raconter par ce biais-là. Mais j’ai un projet en cours.

No comment ?
Kent : Pour le moment, oui. No comment.

On demande souvent aux gens ce qu’ils ont fait de leurs 20 ans… Qu’avez-vous fait de vos années Starshooter ?
Kent : Comme tout un chacun qui a bien vécu ses 20 ans, elles sont rangées au rayon des bons souvenirs. Ces années sont magnifiées par la nostalgie des fans de cette époque. Le fait que nous ayons marqué notre temps les mythifie. C’est juste une belle période de ma vie. Il y en a eu d’autres après, heureusement !

Si vous aviez le dernier mot, Kent ?
Kent : Je boirais bien une petite bière !

Propos recueillis par Jérôme Enez-Vriard

A lire aussi :
L’interview de Phil Pressing
Le livre report du concert de Kent au Café de la Danse (novembre 2017)
Chronique de La Grande Illusion

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