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Wally Badarou : « Le droit d’auteur, loin d’être le problème, est plutôt la solution pour les créateurs »

Wally Badarou

Wally Badarou est un musicien de l’ombre. A demi-jour entre ses propres œuvres et celles des autres,  il a travaillé avec les plus grands. Mick Jagger, Marianne Faithfull, Robert palmer, Joe Cocker, Salif Keita ne tarissent aucun éloge sur son génie des synthétiseurs. Celui qui fut directeur musical et compositeur de la Parade du bicentenaire de la Révolution est aujourd’hui l’un des administrateurs de la Sacem. L’occasion de l’interroger sur son travail et l’avenir de la musique en général.

Musicien, compositeur, producteur, spécialiste des synthétiseurs… Seriez-vous Shiva, Wally Badarou ?
Wally Badarou : (Sourire) Peut-être, mais alors nous sommes nombreux. Le bouleversement lié aux nouvelles technologies fait émerger des multidisciplinaires. Il s’agit du fameux « Do it yourself » qui concerne aussi bien l’écriture que la promotion ou la commercialisation dans de multiples secteurs, tels l’audio, la vidéo et bien d’autres. Pour ce qui est des synthés, ils répondent à une vocation d’autonomie. J’ai toujours été indépendant, sorte de navigateur solitaire davantage proche de l’image d’un écrivain ou d’un peintre, donc immanquablement voué à devenir un touche-à-tout, parce que la solitude en musique impose une pluri-discipline. Les synthétiseurs permettent cela. Ils sont en quelque sorte l’ancêtre du home studio.

Vous dites aussi qu’ils sont « une promesse sans limite »…
WB : Si l’on fait abstraction des sons globaux, chaque synthé offre une architecture unique qui permet de n’être limité que par son propre imaginaire. Avec un synthétiseur, il est facile  d’aller au plus simple en travaillant sur la combinaison de sons préexistants, mais il y a aussi la possibilité d’une création ex-nihilo qui permettra de fonder sa propre marque. La technologie est aujourd’hui sans limite. Le « je veux tout immédiatement » est le plus grand danger des synthétiseurs.

Vous êtes aussi passionné d’aviation. Y a-t-il un rapport avec la musique ?
WB : Ils sont nombreux : technologiques, tridimensionnels, spatio-temporels, éthiques, esthétiques, oniriques, philosophiques… Que sais-je encore ? Spielberg dit de John Williams : « Sa musique suffit à faire décoller tout aéronef, tout engin spatial, même les plus improbables ». Emouvoir les gens aux quatre coins de la planète avec un phénomène impalpable tel le son, tient pour moi d’un miracle aussi déconcertant que celui d’un jumbo jet qui, ajouté du poids de ses passagers, des bagages, du fret et de son carburant, est néanmoins capable, non seulement de décoller mais encore de friser la vitesse du son. Hélas ! Nous sommes blasés au point de ne plus nous en émouvoir.

Cela vous attriste ?
WB : Je tiens pour gymnastique intellectuelle quotidienne à garder l’étonnement de l’enfant qui était le mien il n’y a pas si longtemps.

Au delà de l’émerveillement, quel est le point commun entre un cockpit et un studio d’enregistrement ?
WB : Tous deux sont des lieux de haute technologie. Froide et intimidante pour les néophytes, sans âme autre que celle de celui qui la pénètre avec la ferme intention de faire décoller les gens, la matière, les sens, d’embarquer chacun d’entre nous dans un véritable « trip », physique pour l’aviation, intellectuel pour la musique ; et de nous faire évoluer parmi une variété de paysages avant de reposer tout le monde sain et sauf.

Vous avez produit de nombreux artistes. Comment passe-t-on d’Alain Chamfort à Marianne Faithfull, et de Level 42 à Yannick Noah ?
WB : (Sourire) En restant soi-même. Les artistes, comme le public, sont sensibles à l’authenticité.

C’est aussi simple que ça ?
WB : Vu d’avion, oui. (Large sourire)

Développe-t-on le même imaginaire pour soi et pour les autres ?
WB : Il n’y a pas de réponse univoque à votre question, je ne peux donc parler que pour moi qui, effectivement, ne développe pas le même imaginaire. Bien qu’il s’agisse de ma musique, les finalités ne sont jamais identiques. Rien que la différence humaine : musiciens, ingénieurs, etc., fait accoucher de matières indiscutablement nuancées. Après, une oreille avertie débusquera sans doute des ressemblances entre toutes mes collaborations.

Comment s’adapte-t-on à l’univers de chaque artiste ?
WB : Il suffit d’être soi-même musicien pour réaliser que l’artiste est précisément le sujet. Lorsque je travaille sur l’album de quelqu’un, ce n’est pas mon disque mais le sien. Il en aura la paternité et la responsabilité définitive. Je m’adapte au point de m’effacer complètement si c’est utile. Ce fut par exemple le cas sur l’album Teacher don’t teach me nonsense de Fela Kuti : pas un clavier, pas une voix, rien de tangible signé Badarou. Son projet ne devait en aucun cas être prétexte à mon propre disque. Tout l’inverse en revanche avec Level 42 : leur musique était et reste pratiquement la mienne.


Vous avez travaillé sur des disques aussi mythiques que le Nightclubbig de Grace Jones,  She’s the Boss de Mick Jagger, Riptide de Robert Palmer, et même Libra qui n’est pas le plus mauvais album de Julio Iglesias. Avez-vous souhaité cette diversité ou relève-t-elle du hasard ?
WB : Cela relève d’un éclectisme propre à l’envie de faire feu de tout bois. Bien entendu, la chance est aussi un facteur incontestable. En particulier celle de m’être trouvé au bon endroit au bon moment : les studios Compass Point à Nassau dans les années 80.


N’est-ce pas le contraire ? Vous et toute la bande qui vous m’accompagnait avez fait de ce studio le pôle d’attraction qu’il est devenu…
WB : (Hésitation) Possible. Mais lorsque Chris Blackwell m’a proposé d’y venir la première fois pour enregistrer avec Grace Jones, j’aurais très bien pu refuser car je ne connaissais rien de lui, ni d’Island Records, ni de l’équipe avec qui j’allais travailler et, imaginez donc !, j’abhorrais le disco comme la peste. Je n’ai pas su dire non… Bien m’en a pris, semble-t-il. (Large sourire)

Accepteriez-vous de confier une anecdote sur Mick Jagger, ou même Julio Iglesias…
WB : Sur Mick, j’ai d’abord cru à une mauvaise plaisanterie. Je n’y croyais pas en écoutant son message sur mon répondeur, d’autant qu’il s’exprimait dans un français impeccable. S’il n’avait pas mentionné le titre de l’album de Marianne Faithfull que nous venions de finir et qui n’était pas encore sorti, je ne l’aurais peut-être pas rappelé. En ce qui regarde Julio, sa maitrise de Pro Tools (station audio-numérique de mixage) m’a impressionné. Un vrai geek, loin de l’image surfaite du crooner. Et comme il n’y a pas de succès facile, il est important de dire que les deux sont des travailleurs acharnés.


Le travail est-il la clef du succès ?
WB : L’une des clefs. Mais il n’y a pas du succès qui perdure sans travail. Jamais. Même si l’époque laisse croire le contraire.

Qu’est-ce qui fait la spécificité du travail de Wally Badarou ?
WB : Il serait prétentieux de croire en une spécificité car, s’il elle existe, je la crois suffisamment partagée pour ne plus vraiment être spécifique. Je suis, en revanche,  de ceux qui ne renoncent jamais au point de donner l’impression d’être constamment sur un pied de guerre. Oui, voilà : mes combats sont ma spécificité.

Quels sont les plus vifs ?
WB : Je me bas pour l’authenticité du synthé, pour la reconnaissance d’une réelle profondeur de la musique des 80’s, pour la création de mélodies originales autrement qu’à travers des reprises, remix et autres samples, pour le véritable son, pour le droit d’auteur adapté au numérique… Entre autres.

A propos de droits d’auteur, vous faites parti du conseil d’administration de la Sacem depuis 2012. Quel y est votre rôle ?
WB : Comme tout administrateur de la Sacem élu par nos membres, je suis une voix dans les décisions collégiales prises afin de collecter et répartir ce qui constitue notre seul salaire : le droit d’auteur.

Si les musiciens ne peuvent plus vivre de leur art, il y aura au mieux une standardisation de la création et au pire un tarissement. Comment luter contre ?
WB : La standardisation a hélas ! commencé depuis longtemps. On a préféré une dégradation de qualité (le MP3) au détriment d’améliorations possibles avec le Super-CD ou le SACD. Vous pensez bien que la Sacem veille à rappeler, en tout lieu et à tout instant, que le droit d’auteur, loin d’être le problème, est plutôt la solution pour les créateurs et leurs partenaires face à la foisonnante multiplicité des moyens d’exploitation des œuvres. La consommation numérique n’est jamais gratuite (Wally Badarou insiste : Jamais), dès lors qu’il faut bien un terminal (acheté ou loué) pour y accéder.

Les véritables responsables ne sont-elles pas les maisons de disques qui ne savent plus prendre de risque et préfèrent rééditer les valeurs sures plutôt que d’en lancer de nouvelles ?
WB : Pas davantage que les studios hollywoodiens qui préfèrent exploiter les franchises de super-héros plutôt que de suggérer de nouvelles pistes. Dans un monde où tout va toujours plus vite et plus loin, les gains comme les pertes, il est difficile de jeter la pierre à ceux qui mettent leur patrimoine en jeu. En revanche, quid du consommateur ? A-t-il à ce point moins de choix qu’il lui faille se précipiter vers les valeurs sûres plutôt que d’en découvrir de nouvelles ? Encore une fois, les responsables sont à tous les échelons.

Le numérique peut-il être rémunérateur ?
WB : Bien entendu, dès lors qu’un partage équitable des revenus est rigoureusement imposé à tous les acteurs. L’Europe (première puissance économique mondiale par l’addition des PIB) devrait se servir de sa suprématie pour être le promoteur d’une telle disposition.

Certes, mais pour partager des revenus encore faut-il que les gens achètent, ce qui n’est plus le cas. Comment les convaincre de le faire ?
WB : Les gens achètent bien des ordinateurs, des smartphones, des téléviseurs, avec toujours plus de mémoire. L’achat n’a pas disparu, il a simplement changé de cible. Il s’agit d’élargir, en périmètre et en valeur, un dispositif qui existe depuis 1985 en France. A savoir, la rémunération de l’exception pour copie privée, aujourd’hui collectée sur tout matériel permettant une copie. La soi-disant dématérialisation, du Cloud au streaming, n’est qu’un mirage.

Y a-t-il moyen de s’entendre sur une règle qui permettrait à tous les musiciens de vivre décemment de leur travail ?
WB : Oui. Une règle internationale, simple, claire et transparente, en amélioration ou en remplacement de ce qui existe aujourd’hui, est tout à fait possible. Elle pourrait être une Contribution à la Création Numérisable (en ajout ou en remplacement du système pour copie privée) telle que je l’ai décrite en 2009 dans un manifeste toujours disponible sur mon site. Pour l’heure, vu la situation, je doute qu’il y ait moyen de s’entendre sur ce point, mais c’est souvent à l’occasion d’un cataclysme que l’homme fait montre d’une surprenante capacité à surpasser son égocentrisme.

Achetez-vous des disques encore aujourd’hui ?
WB : De manière très sporadique depuis le début des années 80.

Le dernier en date ?
WB : Le tout dernier : The Dachstein Angels par l’Orchestre d’Harmonie de la Musique de L’Air. Et l’avant-dernier : Nakozonga/Nkolo de Lokua Kanza.

Avec qui aimeriez-vous travailler, et avec qui regrettez-vous de ne pas l’avoir fait.
WB : Aucun souhait et aucun regret. Toutes mes collaborations sont le fruit du hasard lié à l’incapacité de dire non. Parfois elles ont même été la conséquence d’une grande naïveté, source de bien des malentendus dans le succès comme dans l’échec, dont la liste est – heureusement pour mon égo – bien plus longue que celle de mes succès. Je suis heureux aujourd’hui de me consacrer à mes œuvres personnelles : je le dois à toutes celles et ceux qui ont su les apprécier, et que j’ai dû beaucoup décevoir en n’en produisant pas davantage. Deux albums instrumentaux en 40 ans de carrière, si mythiques soient-ils pour certains : peut mieux faire.

Pourquoi avoir si peu travaillé avec des musiciens béninois ?
WB : Je n’ai jamais cherché à travailler avec qui que ce soit: les projets sont toujours venus à moi. En outre, je n’ai pas davantage mis mes origines en avant, pas plus béninoises que françaises, africaines qu’européennes. (Wally Badarou hésite) Comment vous dire ? J’ai toujours prétendu être et produire une synthèse relative à un mélange culturel. Les seuls faits d’être un africain né en France et d’avoir vécu de l’intérieur la difficile naissance d’un Dahomey (futur Bénin) au lendemain de l’indépendance, façonnent un homme de manière singulière. Mon rapport à l’Afrique s’est moult fois matérialisé de manières diverses et continue de le faire, ne serait-ce que par une rigoureuse quête d’intégrité.

Que reste-t-il de Béninois en vous ?
WB : Tout. Mais il n’existe pas de « moule » béninois car le Bénin résulte d’un découpage géographique colonial, liant différentes ethnies étendues sur les pays voisins. Les Yoruba (dont je suis par mon père) sont infiniment plus nombreux au Nigéria qu’au Bénin. Le béninois du nord n’a de commun avec celui du sud qu’un drapeau, une administration et la francophonie. Leur histoire commune n’a pas encore 60 ans…

Si vous aviez le dernier mot, Wally Badarou ?
WL : Plus que tout, rester soi-même et ne jamais baisser les bras.

Propos recueilli par Jérôme Enez-Vriad, le 31 août 2015.
Copyright Rock Made In France & Jérôme E-V.

Site officiel de Wally Badarou
Dernier disque paru Words of a Mountain – Disponible uniquement en numérique.

Liste des albums cités :
Nightclubbing – Grace Jones — 1981 – Island Records
Libra – Julio Iglesias – 1985 – CBS
She’s the Boss – Mick Jagger – 1985 – Columbia
Riptide – Robert Palmer – 1985 – Island Records
Teacher don’t teach me nonsense – Fela Kuti – 1986
The Dachstein Angels – Orchestre d’Harmonie de la Musique de L’Air —
Nakozonga – Lokua Kanza – 1993 – Universal
Nkolo – Lokua Kanza – 2010 – World Village




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