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Nineteen Something : coup de projecteur sur les années 80 et 90

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Nineteen Something est bien-sûr le nom d’un album des Thugs. En 2016, c’est le nom d’un label créé et dirigé par le journaliste Franck Frejnik et Eric Sourice, l’ex guitariste et chanteur du mythique groupe d’Angers. Leur crédo ? Ressortir toutes les pépites rock des années 80 et 90 qui n’ont pas eu « la chance » de connaître le numérique et donc l’immortalité. A commencer par la réédition en vinyle des Thugs bien sûr, mais également des Soucoupes Violentes, des Noodles, des Rats et autres Shredded Ermines. Rencontre avec les deux protagonistes.

franck-frejnik-photo-maxence-torilliouxFranck Frejnik et Eric Sourice, vous travaillez depuis toujours « dans » la musique. La création de Nineteen Something est la suite logique de votre parcours ?
Franck : Je ne sais pas… Une chose est sûre, j’ai déjà monté plusieurs labels. Le premier c’était Bonanza Recordings en 1995 à Saint-Etienne. C’est là où j’ai vraiment appris à « faire » des disques. C’était un label entièrement tourné vers la scène locale. Quand je suis arrivé sur Paris, ça n’avait plus de sens. J’ai donc monté une nouvelle structure sans vraiment de spécificité régionale. Ça s’appelle Slow Death. J’ai sorti 45 productions françaises et étrangères… dont Dead Pop Club, Time to Burn, Maladroit, The Helltons, Adolescents, Greedy Guts… Et deux disques des Thugs. C’est là que j’ai rencontré Eric, même si on s’était croisé avant, à l’époque du fanzine Violence au début des années 90. C’est de nos nombreuses et récentes conversations qu’est née fin 2014 l’idée de monter Nineteen Something.
eric-souriceEric : Ce que Franck oublie de dire, c’est qu’il a monté plusieurs fanzines, organisé des concerts, été journaliste, etc. De mon côté, j’ai également créé pas mal de fanzines, je ne sais plus combien, mais un paquet, des émissions de radio, j’ai fait tourner des groupes, monté le label Black & Noir… On a un peu le même parcours finalement ! Franck comme moi, on est des amoureux de la musique rock, hardcore, on appelle ça comme on veut. Bref, on vit sur la même planète.
En 2014, on s’est retrouvé et parlé de faire des Pebbles à la française. On avait des 45t de groupes qui n’avaient sorti que ça, ou une simple K7 démo dans les années 85 / 90. L’’idée étant de faire une compilation avec ces pépites oubliées. On parlait aussi des Thugs en réédition vinyle, du numérique, etc. De mon côté, je cherchais du son et de l’info sur des groupes comme Fixed Up, les Maniacs…. Résultat : il n’y avait rien ! Parfois, au fin fond des pages Google, on tombe sur des blogs où les albums sont en téléchargement… Bref, on discute de tout ça. Et après avoir hésité à passer par l’intermédiaire de Crash Disques, on s’est dit qu’on allait le faire nous même !

Quelle est la ligne éditoriale de Nineteen Someting ?
Eric : Faire redécouvrir une scène qui avait totalement disparu car elle est arrivée avant Internet. La plupart n’avait pas de site. On s’est dit qu’on allait tous les regrouper, les mettre en numérique sur le net et comme on ne se refait pas et qu’on est aussi des amoureux de l’objet, qu’on allait aussi faire de la réédition en CD et en vinyle. On est reparti !

En 2016, quel est le business model d’un label ?
Franck 
: J’avoue que cette notion me passe un peu au dessus…  Je suis content de sortir des disques de groupes que j’aime. Je ne cherche pas à me rembourser.
Eric : Quand Frank a sorti les deux albums des Thugs, je lui ai demandé : « Tu t’en sors financièrement ? », il m’a répondu « J’sais pas. ». Et ça, ça fait plaisir ! Bon, on se complète bien : c’est moi qui fais les comptes.

Cela sous-entend que vous gagnez votre vie autrement ?
Franck : On gagne notre vie à côté du label*. Mais, c’est ce que j’ai toujours fait ! Le seul moment où la musique m’a rapporté un peu d’argent, c’est comme journaliste. En revanche, jamais comme producteur ! J’ai toujours su que les groupes qui m’intéressaient n’avaient pas une valeur marchande extraordinaire ; qu’ils touchaient peu de gens.

Vous ne faites que de la réédition ?
Franck : Oui, notre truc, c’est vraiment de remettre un coup de projecteur sur les groupes des années 80 et 90 dont on ne trouve pas ou peu d’infos sur le net et de rendre disponible leur enregistrements sur des plateformes de téléchargements et de streaming officielles.
Eric : Le catalogue du label représente – à ce jour – une scène qui existait vraiment. Tous les groupes signés sur Nineteen Something jouaient ensemble, étaient sur des labels indépendants… Il y a une véritable cohérence. Ces mêmes groupes, on les a écoutés, on les a aimés… Et bizarrement, on aime encore ! Ils nous ont fait vibrer et ils continuent à nous faire vibrer. Quand on a sorti les Dirty Hands en numérique, je me suis surpris à dire « Putain, c’était vachement bien ! ». En 2015, j’aurais pu trouver ça un peu daté, mais non, au contraire !

Le plaisir passe donc par l’objet et non pas le streaming ?
Franck : Oui, mais pas uniquement. A l’époque, la scène était vraiment importante – je sais j’y étais !-, les groupes vendaient pas mal. Puis, ils ont splitté ; il y a eu l’arrivée d’internet, les labels ont disparu… Résultat : il n’y a plus aucune trace de ces groupes. D’un point de vue culturel et pour l’histoire du Rock en France, il faut laisser un témoin de cette aventure. Nineteen Someting peut laisser cette empreinte. Je ne dis pas que ça va intéresser plein de monde, non, mais puisque ça a existé, ils ont leur place sur le grand marché du numérique.

A combien d’exemplaires vous éditez les sorties physiques des albums ?
Eric : Les premières rééditions en vinyle ont concerné les deux premiers albums des Thugs. Là, on est arrivé à près de 1000 ventes pour chaque album. Pour les autres, on est plus proche des 150 exemplaires.
Franck : C’est clair que se sont des chiffres vraiment bas, mais en même temps, on ressort des groupes qui sont absents de l’inconscient des gens depuis 20 ans.
Eric : En revanche, en numérique, il est intéressant de noter qu’on a des écoutes du Japon, du Brésil, du Mexique, etc. Et ce ne sont pas des français expatriés ! Et rien que ça, c’est un gros changement par rapport aux années 80 : on peut écouter ces groupes partout dans le monde. Avant, c’était exclusivement français, ou presque. Maintenant, on vend ces albums partout dans le monde.

Les écoutes en streaming se transforment en achat physique ?
Eric : On a du mal à le dire, mais c’est ce qu’on voudrait développer. Ce qu’on constate, c’est que le nombre d’écoutes grimpe au fur et à mesure, même si on sait que certains pics s’audience sont purement opportunistes, c’est-à-dire liés à des reprises de morceaux « connus » cachés sur un album de l’époque. L’important pour nous était d’avoir sur un même site de l’info et de l’écoute.
Franck : Même si on n’est pas de la génération digitale, ça parait logique d’être là-dessus. Et puis, ça ne coûte rien à « produire ». Donc, il ne faut pas se priver et ressortir plein de groupes. Plus il y aura de références et plus les gens pourront rebondir d’un groupe à l’autre.
Eric : On vient pour écouter les Thugs et on se retrouve à streamer les Casbah Club. Notre but, c’est vraiment de faire découvrir tout ce qui se faisait à cette époque.

Combien de groupes proposez-vous aujourd’hui et combien pourraient un jour être en ligne ?
Franck : C’est illimité.
Eric : On a commencé par les plus « faciles », ceux dont avait le contact, des groupes d’Angers qui étaient passé par moi, etc. Au fur et à mesure, le cercle s’est agrandi. On a toujours 6 ou 7 noms sur lesquels on travaille.
Franck : Pour l’instant, on a une quinzaine de groupes disponible en numérique. En physique, on a 5 CD et 5 vinyles. Les 5 vinyles sont les rééditions des Thugs !

Les CD se vendent encore ?
Franck : C’est difficile…
Eric : On les vend pas cher !
Franck : C’est pourquoi on a voulu les faire différents du CD Crystal classique. On fait du digipack et on les vend 8 euros. Port compris ! On ne dévalorise pas le produit, on le met juste à un prix correct pour que les gens puissent les acheter. Le but s’est d’en écouter plein ! Idem pour les vinyles. Même si c’est le grand boom du vinyle actuellement, Je n’ai jamais compris pourquoi c’était vendu aussi cher. J’en fait depuis les années 80, je sais combien ça coûte (rire) ! Ce que je ne comprends encore moins, c’est pourquoi ça s’achète aussi cher !
Eric : Pour les Thugs, on est à 14€ l’album port compris.
Franck : On a cette culture du prix bas. On vient des labels indés où il y avait cet esprit du prix juste. A l’époque, ça m’a permis d’en acheter plein, chez Gougnaf, Bondage et les autres. A l’époque pour 90F, j’avais deux disques au lieu d’un. On essaye de retrouver le rapport à l’objet et de mettre en face le prix que ça vaut. Pas plus.

Et si un jeune groupe vient vous voir pour signer, vous lui dite quoi ?
Franck : On lui dit non
Eric : Je ne suis pas si catégorique. Si c’est un coût de cœur avec une démo géniale…
Franck : … Et bien  je le sortirai avec Slow Death ! (rire)
Eric : On se posera la question à ce moment là en se disant, pourquoi pas créer un autre label pour sortir des nouveautés. En revanche, travailler la « nouveauté », c’est vraiment différent. Ça veut dire que tu bosses avec le groupe, que tu dois tourner, etc. Je trouve la démarche intéressante, si on a deux ou trois groupes, de quoi faire émerger une scène. On sait produire du disque. Reste la promo où on n’est pas encore bien armé.

Comment vous faites la promo du label justement ?
Franck : J’utilise le réseau de mon label, mais la réédition ne touche pas le même public. Et comme tout le monde on active les réseaux sociaux. Après, on le fait aussi à l’ancienne avec des flyers papier par exemple.
Eric : On est tous les deux très occupés avec nos autres activités. C’est pourquoi on demandé à Silvère (attaché de presse pour Nineteen Something, ndlr) un coup de main. On ne sait pas tout faire. De mon côté, je gère l’administratif, Franck va être davantage sur le graphisme, etc. Et on s’est rendu compte qu’il y avait un gros manque côté communication pour gérer Facebook, Twitter, la presse, etc.
Franck : Il y a de moins en moins de magazines, ils sont donc de plus en plus sollicités. Ça se travaille. Il y a aussi les fanzines. On est en contact avec eux : on envoie des disques, on achète un peu de pub… Là on touche une petite niche qui est notre cœur de cible. Mais c’est difficile et c’est un boulot à plein temps. Car vendre des disques, c’est devenu vraiment difficile.
Eric : En même temps on a moins de pression et moins de stress qu’avec la sortie de nouveautés. Les groupes comme nous, on fait ça dans le même esprit. On n’a pas un manager qui vient nous voir et qui nous dit : « J’ai pas vu les disques dans tel magasin ! ». Et là, t’appelle le distributeur… Ici, on fait un bon boulot, mais dans une bonne ambiance.

Du coup, pourriez-vous rééditer d’autres groupes des années 80 et 90, mais dans un genre différent ?
Eric : Quand on a ouvert le magasin Black & Noir dans les années 80, il y avait deux bacs : Rock et New Wave. Quand on a fermé le magasin à la fin des années 90, il y a avait 50 genres différents. Tout ça pour dire que le style musical importe peu, nous on s’attache à une scène. On veut retrouver les gens qui étaient dans les mêmes labels, qui tournaient ensemble… Il n’y a pas d’étiquette. Entre Fixed Up et Hydrolic System, il peut y avoir un monde. Peu importe. Moi aussi j’écoutais plein de trucs différents, et je trouvais ça génial.


Franck : Dans ces années là, la scène Indé n’avait pas de style. Punk, rock ou hardcore, ils faisaient des choses très différentes. C’était la richesse de cette scène française de cette double décennie : sa variété. Des choses violentes à la pop, le public était presque le même. Gamin, j’étais client des disques Black & Noir, et il y avait des choses très différentes. Le grand public appelait ça du punk, mais en regardant de plus près, il y avait du rock, du surf, du garage, du hardcore… Les scènes se mélangeaient et se retrouvaient sous l’appellation « Indé ». Aujourd’hui, tout est segmenté et cloisonné. Notre label rassemble cette scène ouverte des années 80 et 90.
Eric : Nineteen Something, ce sont nos années 80 et 90. Moi même, je ne sais pas étiqueter un groupe et le ranger dans une case. Pour moi, tout ça c’est du rock.

Quelles étaient les scènes françaises qui marchaient bien à cette époque ?
Franck : ça bougeait partout ! Les groupes émergents dans les grandes villes, mais je me souviens avoir fait des concerts dans des salles des fêtes à la campagne, il y avait 400 à 500 personnes pour des concerts d’OTH ou des Sheriff par exemple. Le public se déplaçait.

Et aujourd’hui, le rock existe encore ?
Eric
 : Oui bien sûr ! Il n’y a pas longtemps, j’ai été voir un petit groupe d’Auxerre : Johnny Mafia. C’est vachement bien, des gamins qu’ont vraiment le style, qui envoient. A Angers aussi, j’ai été au festival Still Hungry, j’ai vu de bonnes choses. Ça bouge. Je me suis retrouvé comme dans les années 80. Ils assument ce qu’ils font sans être ringard, ni revival.
Franck : Le rock a toujours existé. Il avance par scène, et aujourd’hui par micro scène. Et donc, l’impact est moins grand. Jouer devant 500 personnes est de plus en plus rare. Mais ça n’empêche pas que ces scènes existent, que les groupes tournent, vendent des disques. Même s’ils en vendent moins qu’avant. Et d’un coup, les médias vont se pencher sur une de ces scènes et disent : « Ah le rock revient ! ». ça dure deux ou trois ans et puis ça retombe.

La dernière scène rock remonte à quand ?
Eric : Pour moi, c’est Guerrilla Asso, il y a dix ans environ.
Franck : Pour moi, il y en a d’autres, on n’est pas au courant simplement. On est peut-être trop vieux maintenant. On va la découvrir en même temps que tout le monde.
Eric : Avant 1980, la France, c’est une zone sinistrée. Il n’y a rien. Et entre 1980 et 1985, tout se construit : les assos, les radios… Et puis les groupes sont signés ; les salles de musique actuelles sont créées : ça tue totalement le réseau associatif et le circuit des indépendants. Un même lieu programmant du Death Métal et de la variété, ça dilue tout. Un moment donné il n’y avait plus de bars dans les villes pour organiser des concerts ! Mais ça revient.

Comme la vigne, le rock a besoin de souffrir pour exister ?
Eric 
: C’est sur le néant qu’on créé quelque chose. Ou en réaction à des « institutions ». La fin des Thugs, par exemple, correspond à la main mise du Chabada à Angers, où tout est organisé. Il y des studios de répétition et on parle tout de suite de plans de carrière : démo, attachés de presse, résidences, maison de disques, etc. C’est du business. Mais, ce n’est pas ça qui fait émerger une scène. A côté de ça, en réaction, des associations arrivent et un groupe comme Wank For Peace tourne en Europe, aux Etats-Unis, ils ont réalisé deux albums et des EPs. Et ce qu’ils font, c’est exactement ce qu’on a fait du temps des Thugs.
Franck : Ils ont joué en Russie, en Israël… Partout.
Eric : Et ils ont fait tout ça en dehors du circuit installé ! Il y a toujours des choses qui se passent « à côté ». Et c’est le conseil que je donnerai à un jeune groupe : n’écoute personne, fais ton truc. C’est pour ça que les années 90 marquent le déclin – pas de la scène – mais du réseau qui la soutenait.

Pourtant Wank For Peace à Angers est bien seul, non ?
Eric
 : Non !
Franck : C’est le groupe qui souhaite être seul et tout gérer. Mais, c’est sûrement en réaction à toute cette musique institutionnalisée. Résultat : ils jouent beaucoup plus que n’importe quel groupe qui va être pris en charge par des structures officielle.
Eric : Eux bossent en réseau. Ils jouent en Angleterre avec un groupe anglais qui les a invités. Et réciproquement en France. Et comme ça dans chaque pays.
Franck : C’est la même chose que les Thugs à leur époque. Mais eux ont Internet. Le réseau est avec Londres et Berlin, plus forcément avec Clermont et Toulouse.
Eric : On le voit avec Guérilla Poubelles qui tourne avec des groupes français, anglais, japonais… Ils font des échanges.
Franck : Internet a multiplié le nombre de groupes. Quand les Thugs jouaient aux Etats-Unis, c’était un exploit et tout le monde en parlait. Aujourd’hui, ils sont pléthore et personne n’évoque le sujet.
Eric : Bon, Best en avait parlé parce que la maison de disques avait payé ! (rire)
Franck : Les groupes français font beaucoup plus de choses que dans les années 80 et 90. C’est plus facile, mais à l’inverse ils sont moins médiatisés. Quatre pages dans Rock’n’Folk à l’époque, c’était une vitrine incroyable, voire impensable. Maintenant, tout le monde a la même exposition sur Internet. C’est-à-dire pas grand-chose.

Propos recueillis par Hervé Devallan

*Eric gère les affaires des Thugs, il a ouvert un magasin de jouets (La Tête à Toto) et bosse en parallèle pour l’administration de La Transverse qui est spécialisée dans les résidences d’artistes pour des spectacles de rue.
*Franck gère à Paris son label Slow Death.

Site officiel de Nineteen Someting
Dernière actualité du label : la sortie d’un album de Scuba Drivers en CD.
Parallèlement, la collaboration entre Nineteen Something et Archives de la Zone Mondiale permet la sortie de trois albums des Rats. Côté sortie numérique, on parle beaucoup de Garlic Frog Diet



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