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Bertrand Burgalat : « Si quelque chose m’énerve, je n’ai pas nécessairement envie d’en faire une chanson »

« Les choses qu’on ne peut dire à personne » est le neuvième album de Bertrand Burgalat. Mais plus qu’un chanteur – bassiste, l’homme est aussi un chef d’entreprise à la tête de son label Tricatel depuis 1995. A l’heure de la crise du disque, la sinécure n’est plus d’actualité, mais donne à ce fils de Préfet plusieurs facettes toujours riches et argumentées. Rencontre dans un café de la Place Clichy à Paris. 

Vous écrivez très peu de paroles. Pourquoi ?
Je trouve qu’interpréter les paroles de quelqu’un d’autre, ça libère car on n’a pas l’impression de raconter sa vie. Je trouve ça indécent. Dans un disque, comme dans un bouquin, il faut à la fois être subjectif et personnel, sans être complaisant, sans raconter ses petits bobos. Autrement, ça n’a pas de sens. Certaines personnes réussissent à écrire 800 pages sur leur papa et leur maman… Moi je n’ose pas. Ce que je trouve intéressant, c’est qu’il faut réussir à parler de choses très personnelles mais qui soient universelles. J’ai la chance de connaître des auteurs que je trouve formidables. J’essaye de mettre en valeur le plus possible leur travail. Personnellement, je suis plus inhibé. Par exemple, il y a un morceau, « L’enfant sur la banquette arrière », j’ai dû y mettre 25 chansons que j’ai faites ces derniers temps. Il y en a une qui s’appelle « Vérines et voituriers » sur les années Sarkozy avec la frime et le fric, que j’aurais bien voulu faire ; une autre « Villa pamplemousse », etc. J’ai fait cette chanson comme une succession de flashs, je condense beaucoup.

Pour « Les choses qu’on ne peut dire à personne », les paroles sont signées Laurent Chalumeau. C’est un vieux copain ?
Je le connais depuis longtemps, Chalumeau. Je l’ai connu par un ami. J’adore ce mec ! Je trouve que ses polars sont excellents. Il réussit à parler du monde d’aujourd’hui. Je trouve que c’est brillant et très bien écrit. Sa manière d’écrire sur la musique, en particulier sur le rock français est formidable.

Côté musique, comment définiriez-vous votre style ? Il existe un son « Burgalat », voire un son « Tricatel » ?
Oui mais ce n’est pas prémédité ! En général, c’est fait de façon très organique. La technique, le numérique, intervient en deuxième étape. J’aime utiliser des sons naturels et parfois les rendre un peu plus abstraits. C’est quand même très instinctif en studio. Il peut y avoir des morceaux sur un accord. Il y en a dans le disque : deux morceaux très hypnotiques. Mais autrement il y a des canevas harmoniques où j’aime bien qu’on soit un peu surpris mais que ça ne s’entende pas. En studio, c’est important que ça soit fluide, c’est-à-dire qu’il y ait une joie de faire de la musique qu’on puisse retrouver. On retrouve ça chez Chassol et chez la plupart des artistes du label. Quand je travaille avec d’autres personnes, je ne me dis pas « tiens, je vais appliquer tel son ». Au contraire, avec les artistes du label, je ne suis pas du tout « interactionniste ». Si on me demande un coup de main sur quelque chose, je le fais volontiers, une partie de basse par exemple. Mais je considère que mon rôle, de label ou de producteur, c’est d’essayer d’amener les artistes le plus loin possible dans ce qu’ils veulent faire, dans leurs idées. Et pas du tout de faire mon propre disque par procuration !

Vous composez d’abord la musique et ensuite les paroles arrivent ?
Tout dépend. Par exemple, « Les choses qu’on ne peut dire à personne » de Laurent Chalumeau – un texte envoyé il y a longtemps, et bien, j’ai dû en faire deux ou trois versions différentes. Car quand un texte à une musicalité comme celui-là qui me parle, je me mets tout de suite au piano et je fais un canevas. J’enregistre une maquette pourrie… Et puis parfois, deux ou trois jours après, sans avoir écouté ce que j’ai enregistré, je fais une nouvelle version… Jusqu’à me dire : « c’est la bonne version ! ». J’ai des versions qui n’ont rien à voir entre elles : d’autres mélodies, d’autres accords, etc.

Quelles sont ces choses que l’on ne peut dire à personne ? Pour vous c’est le diabète ?
Non. Ce qui m’a touché dans le texte de Laurent Chalumeau, c’est son universalité. Ce que je trouve intéressant avec la musique, c’est qu’elle permet de dire différemment des choses que l’on n’arrive pas à exprimer. Rien à voir avec des sentiments honteux. Personnellement, si quelque chose m’énerve, je n’ai pas nécessairement envie d’en faire une chanson car je trouve que cela va mal vieillir. J’ai tendance à être un peu ronchon, je ferais des disques qui seraient vraiment pénibles. Par exemple je dirais : « Y’en a marre des urinoirs connectés qui nous éclaboussent de pisse ! ». Je ne sais pas si ça ferait une super chanson… (Rires). Je vais demander à Chalumeau s’il est inspiré ! (Rires).
Bref, les choses que l’on ne peut dire à personne ne sont pas forcément des choses honteuses. C’est aussi pour cela que je n’écris pas beaucoup de paroles. Prenons le morceau « Sons et Lumière », j’ai essayé de dire ce que je pensais : comment la société d’aujourd’hui vit dans le culte du rock, en comparant ça aux batailles napoléoniennes. Je voulais pouvoir le dire sans être méchant, sans être donneur de leçon ou imprécateur.  C’est ça qui est difficile c’est de parler de la société sans être cruel.

Travailler avec un écrivain comme Michel Houellebecq où là c’est la confrontation avec des mots, c’est difficile ?
Cet écrivain a des illuminations. Je me souviens d’un de ses textes sur « Plein été » dans son album. Il y a une phrase que je trouvais incroyable : « Un algérien balaye la terrasse du Dallas ». Pour moi, c’est digne de Ferré. En une phrase, Ferré avait le don de tout dire d’un coup.

Son autre album a été fait avec Jean-Louis Aubert, un autre fils de préfet. Étrange ?
Oui, Jean-Louis Aubert est un fils de préfet, comme moi ! Son père a le même parcours que le mien. Le sien est mort il y a quelques années seulement. Le mien, je l’ai perdu très jeune. Et je suis moins fils de « préfecture » que lui car lui, l’est resté. Je suis très fier de mon père. C’était un mec formidable. Je regrette de ne pas l’avoir connu plus longtemps.

Avez-vous eu envie de retravailler avec Michel Houellebecq ?
Non mais ça a été génial. Ça a pris du temps à l’époque. On s’est connu vers 1995 alors que l’album est sorti en 2000. C’était un peu la période de la sanction à ce moment là. À certains moments, ça a été cruel pour moi. C’est quelqu’un de très talentueux mais parfois, il faut savoir se mettre aux abris. C’est un talent dévorant. C’était des moments difficiles. Mais je n’ai aucun regret, je suis très heureux et fier de ce qu’on a pu le faire.

Dans le disque, on retrouve Stéphane Salvi, ex A.S. Dragon. Tricatel est une grande famille ?
Oui. Mais c’est une famille où je regrette de ne pas pouvoir offrir plus de perspective à des musiciens formidables comme Stéphane Salvi ou encore Hervé Bouétard, tous ces musiciens qui sont là depuis le début. Ce sont des gens que j’aime beaucoup. Malheureusement, on n’a pas la possibilité de produire assez de choses.

Pourquoi A.S. Dragon a-t-il arrêté ?
C’est l’histoire classique du rock français. Ils font un premier album, on le sort, et ça se passe plutôt bien. On fait le deuxième en co-production, qui coûte plus cher et ça se passe moins bien. C’est très décourageant ! Bien souvent et bizarrement, ce sont les groupes qu’on a signé qui n’ont pas survécu au découragement du deuxième album. Au premier disque, il y a une énergie. Au second, il y a une indifférence car aujourd’hui, les gens veulent que ça soit scénarisé. Mais tout le monde n’a pas le talent de Jean-Louis Aubert pour sortir un gimmick à chaque fois ! Il y a toujours une accroche marketing qui est maligne. Et nous, on se disait qu’il fallait un nouvel album. On nous demandait : « C’est quoi l’histoire ? ». Bah rien, le groupe a juste fait un premier album ! « Ah non, il faut raconter quelque chose ! » qu’on nous répondait. C’est très difficile.

Il s’est passé la même chose avec les Shades ?
Exactement. Deux albums, puis plus rien.

L’autre guitariste présent sur le disque s’appelle Slim Pezin. Il a travaillé avec Claude François, Johnny Hallyday, Mylène Farmer…  Et vous maintenant !
C’était un concours de circonstance. Il y avait une séance où Stéphane Salvi ne pouvait pas venir. Alors on s’est dit que c’était l’occasion de demander à Slim de venir. Il a fait ça très gentiment. J’étais très heureux qu’il soit disponible. Il joue sur deux morceaux dans l’album. On a enregistré à Puteaux.

Votre album est sorti au lendemain du second tour des élections présidentielles. Quel regard porte le citoyen Burgalat sur la politique ?
J’ai un regard presque technique comme quelqu’un qui s’intéresserait au football sans soutenir une équipe. Mais ce n’est pas un regard distant. Ça m’intéresse, parfois ça m’attriste. En tant qu’artiste je considère que ma voix n’a pas plus de poids que celle de quelqu’un d’autre. Et le fait de m’occuper aussi d’un label – qui est une communauté avec les artistes mais aussi les gens qui travaillent pour celui-ci et qui ont tous des opinions extrêmement diverses –cela m’interdit certaines prises de paroles.

Il y a un conflit entre l’artiste Burgalat et le chef d’entreprise Burgalat ?
Non. Je suis le chef d’une TPE très artisanale. Je trouve, que produire de la musique permet de ne pas se prélasser dans un pseudo confort d’artiste, où on est censé être dans son monde. Cela me permet d’être connecté à la réalité, de me poser des questions. Ainsi, je me suis toujours battu contre l’exception culturelle. Ce que l’on interdisait aux plombiers, on allait l’autoriser au cinéma ! La musique, la culture en générale, ce n’est pas du tout une exception. C’est un baromètre. La musique a été la première industrie vraiment impactée par le numérique. On a dû affronter seuls toutes ces questions, sous les leçons des journaux qui, 3 ans après, ont été confrontés à la même chose, et qui ont dégraissé et fait du plan social sans état d’âme. Nous, on a au moins essayé d’affronter cela. La question qui nous était posée c’était : comment faire pour continuer à produire et à fabriquer tout en gagnant notre vie et en payant tout le monde ? Aujourd’hui, c’est l’ensemble de l’économie qui est confronté à ça.

La musique a-t-elle son business modèle ?
Elle va un peu mieux. Le streaming augmente un peu. C’est la première fois que certaines courbes s’inversent. On revient de loin quand même. Le streaming commence à rapporter quelque chose maintenant. Le seul problème, c’est que c’est au prorata des écoutes et non pas des comptes. Les petites et les grosses structures sont à peu près dans le même bateau, sauf là-dessus. Les majors et les gros indépendants ont des logiques de catalogues. Je pense que les majors commencent à s’en mordre les doigts car le système est aussi utilisé dans les musiques urbaines. Il y a des mecs qui sont plus malins qu’eux, qui font les trucs en direct en se passant d’eux et qui réussissent à obtenir un nombre d’écoutes – on ne sait pas comment – très grand. Au bout d’un moment, on sera obligé d’adapter les règles.
Enfin, l’industrie musicale en a bavé, comme d’autres industries. On n’a pas une solution miracle. Je me suis beaucoup battu et je continue à me battre pour que la musique ne devienne pas subventionnée, c’est-à-dire avec des gens qui seront bons pour accrocher tel ou tel décideur et non pas leur public. C’est encore plus vrai en province d’ailleurs. Parce qu’aujourd’hui, je pense qu’un label a souvent une opposition province / Paris qui me paraît complètement hors de propos. Etant moi-même provincial vivant à Paris, je ne suis pas du tout dans cette « gue-guerre » Paris / province. Vivre à Paris et faire de la musique, ça peut avoir des avantages mais aussi beaucoup d’inconvénients : le coût de la vie n’est pas le même, répéter est plus compliqué, etc. Quand on est en province, on a accès à des aides et financements des conseils régionaux et autres, qui n’ont rien à voir avec ceux de Paris. Le fait d’être à Paris et de croiser des gens, ça aussi c’est un mythe.

Propos recueillis par Hervé Devallan
En concert vendredi 29 mars 2018 à La Station, 29 avenue de la Porte d’Aubervilliers, 75018 Paris dans le cadre du festival Hors Limite.

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