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Charlélie Couture : « Le plus dur, c’est quand ça s’arrête »

« Même pas sommeil » est le 23e album de Charlélie Couture. Il évoque pour Rock made in France, les débuts de ce disque né à New York et enregistré à Paris où il désormais installé. Une ville où le chanteur, poète et peintre peut désormais mener de front ses trois « carrières » sans subir un regard étonné et parfois condescendant.

Pourquoi un vautour comme pochette de disque ?
Ce vautour, c’est un gypaète barbu. La photo est de Vincent Munier, un des plus grands photographes animaliers, Il a pour idée de prendre de la hauteur, de s’élever… Bref, voir les choses de haut. Depuis toujours, la question que je me pose est liée à la problématique de l’existence. Pourquoi on est là ? Qu’est-ce qui prouve que j’existe. Le fameux « to be or not to be, that is the question » de Shakespeare. A cette question, il y a deux réponses : la théorie du miroir et la théorie de l’empreinte.
La première : quand je me vois dans un miroir, je sais que je ne suis pas une simple idée. Le miroir est une œuvre réalisée par quelqu’un, c’est quelque chose.
La seconde : y’a pas de marque devant, quand je me retourne, y’a une marque derrière. Qui a fait cette marque ? Moi : donc j’existe.

Pour un artiste, la théorie de l’empreinte est la plus évident, non ?
Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, l’artiste laissera une trace. Ceci dit, c’est valable pour tout le monde. En revanche, pour nous artiste, notre fonction sociale est de mettre en forme la notion abstraite des sentiments humains. Sentiments qui sont les mêmes depuis la nuit des temps. Je pense que chez les hommes préhistoriques, chez les grecques, à la Renaissance, dans les années 60, les gens étaient jaloux, gourmands, facétieux, amusés, pleutres, etc. Les sentiments sont universels. Ce qui change, c’est la façon de les formuler. Un artiste va exprimer ses sentiments. Un « non » artiste va les garder pour lui. De toute leur vie, certains n’arrivent pas à dire « Je t’aime ». Nous les artistes, on est, ce que les américains appellent « oversensitve » : si on ne le met pas en forme, on explose. Comme le sifflet de la cocotte minute, la création, ça fait du bruit. Pourtant, on est tous sensible.

La géographie et donc l’approche culturelle change-t-elle quelque chose dans l’expression de ces sentiments ?
Internet aligne les codes. On est dans une obsession de l’universalité. Nos industriels en rêvent : pour eux, il faut s’adresser au plus grand nombre. Ils cherchent à codifier. Le marketing l’a emporté. C’est épouvantable. La richesse est dans la diversité. La domination du grand nombre, c’est ce que j’appelle « la pensée limace ». C’est-à-dire qu’on supprime les bras et on ramène tout à une forme globalement satisfaisante, qui permet de se déplacer, mais qui supprime la sensibilité des poils sensitifs. C’est dommage, car on se reconnait dans nos différences. C’est le thème de la chanson « Seul et unique ». Un seul Dieu… Il y a 380 dieux reconnus sur terre, pourquoi celui là plutôt qu’un autre ?

L’uniformité, le plus court chemin vers la dictature ?
C’est exactement ce qu’on peut penser. Selon un rapport de l’ONG Oxfam, aujourd’hui, 26 personnes possèdent autant que 3.5 milliards d’individus. Soit la moitié de la planète. Et bien, si ces 26 pouvaient se réduire à 12, ils le feraient ! Pour ne plus devenir qu’un seul.

Peut-on lutter contre ça ?
Je pense que la veille du dernier jour on se comportera avec la même arrogance qu’aujourd’hui. Il n’y aura aucun signe précurseur de la fin du monde.  

L’espoir n’est-il pas du côté local vs global ?
La seule solution, c’est l’explosion du capitalisme. La prise de conscience des Gilets Jaunes est en ce sens encourageante. J’étais aux Etats Unis quand Bernie Sanders est apparu avec des théories tellement révolutionnaires que ce n’était même pas acceptable dans son pays. Mais peu importe : aux USA, c’est une histoire de personne. Et il a rapidement été suivi par des milliers de gens qui, comme lui, voulaient remettre en cause le système. Mais tout ça n’était pas très construit. En France, on retrouve certaines de ces théories, mais avec un sens beaucoup plus social et solidaire. C’est maladroit, mais cette solidarité est à l’image de la France qui depuis 3 siècles est un exemple pour le reste de l’humanité. Et on voit qu’en ce moment ça ruisselle vers d’autres pays.
Il ne faut jamais oublier que la France a développé l’intelligence de l’antithèse. Sur le même principe que la dissertation de nos lycéens qui est construite en 3 étapes : la thèse du prof, l’antithèse où tu t’éclates parce que tu dis le contraire et une synthèse dont personne n’a rien à foutre. L’important étant ce « Je ne suis pas du tout d’accord avec vous ! ». Pour la France, ça mène à un rapport subtil avec le monde. C’est-à-dire que quand les choses sont édictées, elles ne sont jamais réellement appliquées. Mais quand on se retrouve face à une situation inacceptable, et bien elle est inaccepté. 

La première chanson de l’album, c’est un peu ce sujet non ?
« Les chevaux froids », c’est une chanson que j’ai écrite dans les années 78/80. Elle me paraissait tellement importante que j’ai toujours cherché le moment où elle trouverait sa place. Elle évoque l’esprit de rébellion et questionne : qu’est-ce qui a de l’importance si la dignité de l’homme n’en a pas ?

Deuxième titre : Paris s’éveille… Et il n’est pas 5 heures !
Il est cinq heures et demie ! Mon avion a atterri et j’entends la chanson de Dutronc. Je me dis qu’elle est bien, mais aucune des images qu’elle évoque ne colle à notre réalité. J’ai tout fait pour conserver l’allusion, mais c’est une chanson de Charlélie Couture.


Tu vis toujours à New York ?
J’y ai gardé un pied à terre. J’ai inversé les proportions depuis 1 an et demi : je vis à Paris et quand j’ai des choses à faire aux Etats-Unis, je vais là-bas. New York a longtemps été pour moi une ville où j’ai pu me reconstruire. La ville est stimulante : on a le sentiment que tout s’y passe. Oui, tout s’y passe, mais ce n’est plus exactement dans les domaines dans lesquels j’ai le sentiment d’avoir quelque chose à faire. Aujourd’hui, elle est importante pour la nouvelle économie, l’intelligence artificielle, la robotique, la micro finance… On parle start up, web compagny, etc. La culture n’est plus à New York. La ville est devenue tellement chère qu’une certaine partie de la population « désargenté » dont je fais parti s’est trouvée exclue. Ils sont partis dans le Bronx, le Queens, Harlem, Brooklyn… Du coup, quand tu organises un événement, il y a moins de gens qui se retrouvent  au même endroit. En ce moment, il y a toujours du monde, mais ce sont toujours les même ! Quand j’ai eu ma galerie pendant 5 ans, il y avait entre 10 et 15 personnes par jour qui poussaient la porte. Ils venaient du monde entier et de New York, je pouvais voir la terre entière !

Et à Paris, ce n’est pas possible ?
La France, comme on l’a dit, est le pays de l’antithèse. C’est un pays critique, à commencer par lui même. On a du mal à dire que quelque chose est bien. On va dire, « c’est pas mal ». On ne dit pas « il est intelligeant ». On dit, « il est pas con ».  Aux Etats Unis, on va toujours te parler du verre à moitié plein. Aux Etats Unis, le présent est la base du futur et donc le futur a plus d’importance que le passé. En France, le présent est la conséquence du passé. C’est le passé qui te construit. Résultat, aux Etats Unis, ton projet a plus d’importance que tout ce qu’il y a eu avant.
Les conséquences sont multiples, mais par exemple, en France, on a peur de se tromper. Aux Etats Unis, même si tu es un pourri et que tu as une bonne idée, on va te faire confiance. Ces deux systèmes de pensée ont des avantages et des inconvénients. Dans mon cas, Charlélie Couture, j’ai une histoire en France, ce qui fait qu’après 15 ans passés à New York, je reste bien accueilli comme si tout ce que j’avais fait s’était accumulé pour écrire une vraie histoire. Aux Etats Unis, malgré mes 15 ans sur place, je reste à zéro parce que ce qui compte c’est ce que je vais faire demain. J’ai fait 23 albums et on me parle du prochain !

C’est pour cette raison que tu es quitté Paris ?
Oui, je souffrais de ce regard condescendant qui fait que les gens qui ont plus d’un talent énervent. Ce qui est idiot. Un des plus grands champions français est bi athlète : sur des skis de fond et avec un fusil ! (Martin Fourcade pour ne pas le citer, ndlr)

Et cette petite ville de province, Nancy, que pèse-t-elle pour Charlélie Couture ?
Je suis né avec les valeurs de la petite ville, le travail, le devoir… Mes parents issus d’une famille pour qui la culture avait de l’importance, m’ont toujours dit : « Fais ce que tu veux, artiste sous entendu, mais avec la même rigueur qu’une autre activité ». J’ai davantage été élevé par le cycle des 8 heures de travail que par le soleil qui se lève. Je ne viens pas d’un monde rural, ni d’un monde de banlieue aligné à une métropole. J’ai été encouragé à aller jusqu’au bout, malgré les vicissitudes. J’ai le côté provincial qui agit dans un périmètre connu. En 1986, quand je suis arrivé à Paris, j’ai pu apparaître comme le plouc de service. Quand, je me suis retrouvé à New York, je n’ai pas eu ce complexe. Ce qu’on te demande là-bas, c’est d’être toi-même. La difficulté que j’ai eue, c’est de me définir. En France, on considère que le regard d’autrui est plus vrai que le regard que tu portes sur toi-même. Aux Etats Unis, c’est l’inverse : c’est toi qui dois apprendre à te définir. Résultat, on va te reprocher de ne pas avoir osé que d’avoir échoué. C’est cette liberté là que j’ai trouvée aux Etats Unis.

Et tes racines lorraines sont importantes dans cette démarche ?
Un grand nombre de mes amis à New York étaient bretons. Les lorrains leur ressemblent dans la relation qu’ils ont avec l’être humain. Des relations d’homme à homme, sans tenir compte de l’apparence des choses. Ce qui compte, c’est ce que tu es. Les bretons osent partir, ça leur fait moins peur.

Le titre « L’ode à l’Est » parle de ces racines lorraines.
J’en avais ras le bol d’entendre « Le Sud » de Nino Ferrer. Si on remonte aux origines de ce disque, il y a 2 ou 3 ans, je ne savais pas que j’allais revenir en France, je voulais montrer une forme d’attachement à mon pays en faisant des chansons plus ou moins en relation avec des titres parlant de la France. C’était une manière de créer du lien tout en gardant une ambiance américaine. Pour revenir à « L’ode à l’Est », il y a ce clin d’œil au « Sud » de Nino Ferrer qui – soit dit en passant –  parle du sud des Etats Unis et pas du sud de la France. Depuis Dany Boon, le Nord est en vogue ; les bretons ont leur propre identité : ils ne sont pas français, ils sont bretons ! Les alsaciens sont aussi un peu comme ça. Pour les Lorrains, c’est moins vrai. Maintenant, il y a ce titre…

Tous les titres de l’album datent de ces 2 ou 3 ans ?
Non, « Les chevaux froids » est beaucoup plus ancien que ça. « UKU social » est une improvisation en studio, « Résister Sister » a été écrite au moment où le nom de l’album m’est venu. « Même pas sommeil » est arrivé le jour où j’ai enterré Véronique Colucci le matin et Jacques Higelin l’après-midi. Le soir j’avais un concert, j’ai pris l’avion et le décalage entre des gens heureux et les heures tristes que je venais de passer m’a envahi : je ne voulais pas dormir, j’avais encore des choses à dire.  C’est le sujet de « Résister Sister » : si tu abdiques, c’est fini.

Comment écris-tu une chanson ?
C’est assez rare que j’écrive en une seule fois. En général, la chanson aboutit après une quinzaine de réécritures. Tout ça pour qu’elle apparaisse fluide et simple.

Depuis tout le temps, tu chantes en anglais et en français. Comment se fait le choix la langue ?
Il a d’abord fallu que j’ose l’affirmer. Aujourd’hui je n’ai plus de complexe : je m’en fou. Y’a des chansons qui me viennent en anglais, d’autres en français. Par exemple, le titre sur la bavure policière « Another man », ça a encore plus de sens en anglais. « The hardest » qui dit que le plus dur dans nos métiers, ce n’est pas les hôtels glauques au petit matin, les arnaques, les disputes sur la route… Le plus dur, c’est quand ça s’arrête…

Deux chansons assez noires !
Oui, mais en français, ce n’est pas joyeux non plus. « Le lamantin », c’est l’histoire d’un gars invité par son entreprise sur un bateau, c’est la fête et il y a un changement de direction, il se saoule et il passe par-dessus bord. Le lendemain, on trouve un lamantin échoué sur le sable… Mais l’ambiance reste joyeuse, car c’est le point de vue de ceux qui sont restés sur le bateau. Une sorte de comédie à l’italienne. « Toi ma descendance », n’est pas rigolo non plus. Mais ce n’est pas moi qui fais l’histoire du monde. Simplement ce n’est ni violent, ni systématique. Et encore moins nostalgique. Je suis comme ce marcheur qui est sur une dune de sable et qui voit le sable tomber derrière chacun de ses pas : je n’ai pas de mémoire. Je suis protégé par ça. A tel point que je suis obligé de réapprendre mes chansons.

Ou a été enregistré « Même pas sommeil » ?
Au Studio Live à Villetaneuse. C’est la première fois que j’ai pu me permettre d’inviter du public sur 3 séances. On a pu enregistrer entre nous et quand les chansons sont devenues un peu élaborées, elles ont pu exister face au gens. Ça donne ce côté live. Il n’y a eu aucun « rere », c’est-à-dire d’enregistrement par-dessus. Seule exception : la trompette. C’est un live en studio avec ou sans public selon les titres.

Qui sont les musiciens avec toi en studio ?
Il y a Pierre Sandra, l’excellent Pierre Sandra. Il a le charme, l’élégance… Comme les autres d’ailleurs. Il y a Karim Attoumane, le guitariste avec qui je joue depuis une quinzaine d’année et qui a produit mon précédent album « Louisiane ». Quand, je veux savoir à quoi ressemble un morceau, je passe le voir et de suite avec lui ça prend du relief. Le batteur, Martin Mayer, est un gars au swing merveilleux ; le bassiste est un australien qui est venu pour les séances, sur scène se sera quelqu’un d’autre. Ce que je voulais s’est interchanger basse et contrebasse pour qu’il y ait un son. Au final, le disque a quand même un son et un swing très français.

Pour toi, le rock français existe ?
Bien sûr. Pour moi, ce qui est pitoyable, ce sont ces groupes qui chantent dans une langue qu’ils ne connaissent pas. Ils copient. En ce qui me concerne, l’anglais je ne fais pas semblant, c’est aussi ma langue. Pour autant, mon public est français et a envie de comprendre, je chante donc en français. Si « Même pas sommeil » était 100% en anglais, on parlerait de la forme et pas du fond. C’est tout. Par exemple, pour « The hardest », on évoque les arrangements, les sonorités années 70, etc. Mais jamais du contenu. Le rock est affaire de slogan et de foule. Moi je reste un artisan qui s’adresse à des individus.

Tu glisses toujours un ou deux morceaux de blues sur chaque album…
La chanson, c’est un point, le rock c’est un point d’exclamation, le jazz c’est 3 points de suspension et le blues c’est un point d’interrogation. Sous entendu, c’est une sorte d’interrogation mystique. Il n’y jamais de réponse. C’est l’équivalent du spleen baudelairien, des chants indiens… C’est viscéral. Rien à voir avec l’affirmatif du rock. C’est une question de tempérament.

Propos recueillis par Hervé Devallan
Chronique de « Même pas sommeil »

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